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Collégiale Saint Pierre à Liège

La clef de saint Pierre à Sainte-Croix
( Extrait de Histoire ou légendes )

par Joseph DEMARTEAU

Après certains fragments de la vraie croix, après certaines reliques et ce tombeau chrétien du IIIe siècle, récemment apporté de Tongres à Liège, et qui pourrait nous avoir gardé les restes du premier de nos martyrs chrétiens, l'objet religieux le plus ancien que possède la ville de Liège est la clef dite de saint Hubert, - ce serait plutôt « clef de saint Pierre » qu'il la faudrait nommer - conservée en l'église de Ste-Croix. Cette, église l'a recueillie dans l'héritage de l'ancienne collégiale de St-Pierre, la première cathédrale de notre ville, peut-être; en tout cas, l'une des deux églises qu'y construisit saint Hubert.

On ne pourrait contester l'authenticité archéologique de cette clef, et, pour l'établir, il suffit de suivre, dans les monuments anciens, l'histoire des clefs de cette espèce.

Nul n'ignore la parole célèbre par laquelle le divin fondateur du christianisme conféra au chef des apôtres le pouvoir suprême sur ceux-ci et sur tous les fidèles: « Et je vous donnerai les clefs du royaume des Cieux. » Dès les premiers siècles, les plus anciens sarcophages et vases chrétiens, nous traduisent en pierre ou en couleurs la remise symbolique par Notre-Seigneur à saint Pierre, de la clef d'abord, plus tard ce fut: des clefs - que l'apôtre reçut, d'après l'usage respectueux des anciens, non directement dans la main nue, mais dans un pan de son manteau.

Dès le quatrième siècle, la clef se trouve ainsi l'emblème caractéristique du premier Pape, et l'un ne s'étonnera pas dès lors que, dans la plus antique image belge de saint Pierre, dans la copie de l'Evangile, transcrite au VIIIe siècle par les saintes fondatrices de Maeseyck, par les abbesses Harlinde et Relinde, le prince des apôtres se reconnaisse à cet insigne sacré!

Tout un symbolisme apparut bientôt dans la représentation même de cette clef:

« Saint Pierre », écrit un des maîtres de l'archéologie religieuse de notre temps, Mgr Barbier de Montault (1), « saint Pierre la tient dans la main droite, levée et dirigée vers le Ciel. Là est tout un enseignement. Le pouvoir s'exerce sur la terre par l'office du pontificat souverain, mais c'est au Ciel que la vertu des clefs opère: de là, cette direction constante de l'attribut papal dans l'iconographie de toutes les époques. L'anneau correspond à la terre, où la clef est aux mains du pontife; le panneton se dirige vers les Cieux, où le Christ ratifie les volontés de son vicaire. Cette clef est toujours fort longue, car ce n'est pas une clef vulgaire, d'un usage domestique; la portée est bien autre, puisqu'elle doit plonger dans les sphères supérieures. Le panneton est marqué d'une croix et crénelé: la croix désigne un pouvoir spirituel qui a sa source et sa force dans la passion et la mort du Sauveur; les merlons sont bien faits pour préciser cette force surnaturelle.

Enfin la clef est unique; plus ordinairement on en compte deux, car le texte évangélique porte: Tibi dabo claves regni coelorum, et pour montrer que le double pouvoir figuré par ces clefs est identique et inséparable, on a soin de les unir par un cordon rouge, teint au sang du Sauveur et de l'Apôtre. S'il n'y a qu'une clef, elle exprime ou l'unité du pouvoir d'ouvrir et de fermer, ou simplement la première de ces deux missions, qui est d'ouvrir le Ciel: ... Janitor coeli, comme disaient nos pères. »

Or, avant même que ce symbole ne fût parvenu à sa forme parfaite, dès le second siècle chrétien, ainsi qu'on le voit par les actes du Pape saint Alexandre, martyrisé le 3 mai de l'an 115 ou 117, les chaînes qui avaient emprisonné le bienheureux Pierre étaient pieusement conservées, comme une relique insigne, par une sainte patricienne. Placées, dès la première moitié du Ve siècle, dans une église qui dut à la possession de ce trésor le nom de St-Pierre aux liens, elles permirent aux Souverains Pontifes de distribuer, à l'aide de fragments qu'on en détachait, des reliques de saint Pierre qui ne fussent pas des restes mêmes du saint: telle était, en effet, la vénération dont ces restes mortels étaient entourés, qu'on n'en détachait pas une parcelle même pour les familles princières.

Le pape Hormisdas répond, le 2 septembre 519, à un neveu de l'empereur Justin, Justinien, qui lui avait demandé de ces reliques, - en lui adressant des objets pieux qui avaient simplement reposé quelque temps sur le sépulcre ou confession de l'apôtre; et St Grégoire-le­Grand, supplié d'envoyer à l'impératrice Constantine, épouse de l'empereur Maurice, une partie du corps de saint Paul, lui répond qu'on ne peut toucher à ce corps sacré, - et lui fait parvenir seulement un fragment des chaînes de l'apôtre.

Il y avait dès lors deux siècles au moins qu'on en usait de la sorte pour les reliques de saint Pierre; il semble même que ces parcelles des chaînes du premier Pape étaient le cadeau, précieux entre tous, réservé par le Souverain Pontife , aux princes, aux évêques, aux chrétiens éminents dont l'Église voulait reconnaître ou provoquer les services. Par égard sans doute pour le symbolisme ci-dessus indiqué, le reliquaire dans lequel est placé le saint fragment est presque toujours une clef. On peut relever dans la correspondance de Grégoire-le-Grand (590-604) une douzaine d'envois de clefs de cette sorte à des rois, tels que Childebert, de France, et Recarede, des Visigoth; à des patrices, à des personnages consulaires, à des prélats enfin, ainsi le patriarche Anastase, d'Antioche, et un évêque, moins connu, du nom de Columbus.

Grégoire-le-Grand, dans les lettres d'envoi de ces reliques (2), fait connaître la vertu de ces clefs et la manière dont on en usait: « Imposées à des malades, elles ont souvent été l'instrument d'éclatants miracles... car, répète-t-il en termes à peu près semblables dans la plupart de ces lettres, il y a là inclus des chaînes de saint Pierre. Puissent donc ces chaînes qui ont étreint le cou des saints, suspendues au vôtre, vous sanctifier... vous garder de tous maux, vous libérer de tous péchés! » Parfois, l'envoi n'était que d'une clef; parfois, il en comprenait plusieurs.

Les expressions dont se sert le Pape « de catenis habet, de catenis inclusum est, in qua ferrurn de catenis clausum est ... in qua de catenis continetur, » ne laissent pas de doute sur la manière dont ces clefs étaient travaillées: le fragment n'était pas mêlé à la matière même de l'objet; il y était inséré, inclus, enfermé dans un contenant quelconque.

Les mêmes textes donnent à croire également que ces clefs devaient être en général d'une assez grande dimension, car St Grégoire, sur douze de ces envois, ne mentionne qu'une fois la petitesse de la clef; de quoi il est bien permis de conclure qu'on ne pouvait les fabriquer toujours en métaux précieux. Il semble résulter même de cette correspondance, comme d'une lettre d'un pape postérieur, St Vitalien, en 665, que l'or était réservé pour les clefs de petite dimension. Quoi qu'il en soit, en mentionnant neuf fois sur douze que ces objets doivent être portés au cou, saint Grégoire nous donne à entendre qu'ils étaient travaillés à cette fin, c'est-à-dire ornés d'un anneau terminal pour permettre cette suspension.

On n'a pu malheureusement suivre les traces d'aucune des clefs de saint Pierre, envoyées de la sorte par Grégoire, ses prédécesseurs ou ses successeurs; il ne reste plus - car la clef de saint Servais paraît avoir perdu le fragment qu'elle devait contenir - il ne reste plus qu'un monument qui réponde complètement aux indications de la correspondance des Papes sur ce point: c'est le joyau conservé en notre église de Ste-Croix.

Encore ne nous est-il point parvenu dans son état primitif. Des trois parties qui composent toute clef: panneton, tige, poignée, la première, ici, percée de croix comme le demandait le symbolisme, trahit une restauration relativement récente; la deuxième date du XIIIe siècle au plus: c'est un travail de reproduction plus ou moins fidèle. La poignée, en revanche, réunit toutes les marques d'authenticité à demander d'un objet du VIle ou du VIIIe siècle, suivant les indications des lettres de saint Grégoire.

Cette poignée est creuse, ajourée: on peut voir à l'intérieur et entendre résonner, quand on remue la clef, le fragment inclus des chaînes de l'apôtre. Cette poignée se termine bien par l'anneau qui devait permettre de suspendre et de porter au cou ce reliquaire insigne. Les dimensions de l'objet ne cadrent pas moins avec les données de la correspondance de saint Grégoire, comme avec les proportions attribuées aux deux clefs symboliques posées sur les genoux de l’apôtre, dans la célèbre mosaïque du triclinium de St-Jean de Latran, mosaïque contemporaine de Charlemagne, et où l'on voit le bienheureux Pierre confier au grand Empereur le labarum de l’Église de romaine.

Notre clef entière mesure 37 centimètres de l'extrémité du panneton à l'extrémité du manche; celui-ci, de forme ovale, en mesure un peu plus de 8 de diamètre. Extérieurement, il est divisé au milieu par une bande horizontale qui en fait le tour et se trouve elle-même coupée verticalement par quatre bandes partant de l'anneau terminal pour aboutir à la naissance de la tige. Des huit compartiments formés par ces sections, les quatre supérieurs représentent chacun saint Pierre un livre à la main; les quatre inférieurs, Dieu dans sa gloire; dans les coins de ces petits panneaux, des ouvertures, en forme de croix ou de triangle, permettent d'apercevoir le fragment détaché des chaînes de Pierre, parcelle de 18 millimètres. Les bandes, ajourées aussi, qui forment l'armature de ce manche, reproduisent des animaux fantastiques, sortes de lions affrontés, séparés par un arbre à palmes.

La matière, bronze avec sa couleur d'un jaune vif, et la grossièreté du travail, la pose, le style entier des figures du Christ et de saint Pierre, si parfaitement ressemblants aux mêmes types de cette époque, le caractère des animaux et de la végétation qui les sépare l'un de l'autre, portent absolument le cachet de l'époque de saint Hubert.

Tout cela est reconnu, sans conteste, par les maîtres les plus experts de l'archéologie (3). Mais il faut bien le reconnaître aussi sans ambages: il est plus malaisé d'établir que ce joyau unique nous vient de saint Hubert en personne plutôt que de quelque autre personnage de sa lointaine époque.

Il nous a fallu déjà nous résigner à ranger parmi les légendes sans fondement historique tout ce que des relations, postérieures de six ou sept siècles à l'existence du saint, ont prétendu nous raconter de sa conversion imaginée d'après l'histoire plus ancienne de saint Eustache. De même a-t-il fallu reconnaître le peu d'authenticité du récit donné, plus de quatre siècles après sa mort, de son voyage à Rome et de son sacre par le pape Sergius ou par quelque autre: ces détails sont un tardif et peu scrupuleux larcin à l'histoire de saint Willebrord !

Que penser donc de sa clef?

L'antiquité grecque et latine faisait déjà de la remise d'une clef le symbole d'une reconnaissance ou d'une concession de droits spéciaux; l'époux, en confiant les clefs du logis à l'épouse, les autorités d'une ville en présentant les clefs de ses portes à un prince, à un conquérant, livraient à la merci des bénéficiaires l'administration, soit des choses du foyer, soit de celles de la cité. Il n'est pas surprenant dès lors que certains de nos chroniqueurs aient voulu voir dans la remise ou l'envoi d'une clef de saint Pierre à saint Servais et à saint Hubert le symbole d'un octroi de certains droits spéciaux: ces deux saints évêques sont précisément ceux qui transférèrent en fait le siège épiscopal de notre diocèse, le premier de Tongres à Maestricht, le second de Maestricht à Liège. En rapprochant cette rencontre du symbolisme ordinaire de la remise des clefs, on en est venu à considérer la tradition, réelle ou légendaire, de ces clefs à ces prélats comme le signe de l'autorisation pontificale donnée à ces transferts!

On aurait mauvaise grâce à contester que ces changements de sièges ne se firent en général qu'avec l'approbation des autorités supérieures, tantôt celle d'un Concile national, tantôt celle du Pape lui-même. Je ne sache pas toutefois qu'aucun précédent nous permette d'interpréter la possession d'une clef de saint Pierre comme le certificat d'une permission de ce genre.

D'après les textes connus de la correspondance des Papes, ces clefs furent parfois envoyées à des princes comme Charles Martel, pour leur faire entendre que le sort temporel de la Papauté dépendait en ce moment de leur intervention, mais où voit-on que les évêques à qui fut transmise cette sainte relique l'aient reçue autrement que comme un simple témoignage de l'affection et de la gratitude du chef de l'Église? L'explication donnée, à la présence de ces clefs dans les mains de saint Servais ou de saint Hubert est un commentaire d'après coup et non pas une justification antérieure.

Il est bien malheureux que les déprédations de la Révolution française nous aient fait perdre une troisième clef qui, celle-là, ne nous est point donnée pour un présent venu de Rome; elle remplissait l'office de cachet. Cette clef, gardée dans le trésor de Metz avant cette révolution, était dite de saint Trond, parce que ce jeune hesbignon l'aurait reçue de l'évêque de Metz, saint Clodulphe. On la conservait avec vénération, et on l'employa, s'il faut en croire Brower (Annales Trevirenses, I, 483), à sceller les décisions d'un Concile tenu à Metz au milieu du Xe siècle. Ne ressortirait-il pas de cet emploi qu'elle n'était qu'une imitation, si pas oeuvre originale, des plus petites clefs à cachet en usage chez les Romains? N'en ressortirait-il pas, en tout cas, que cette remise de clef pouvait être le symbole de quelque transmission d'un droit ou d'une charge, mais non celui de l'octroi d'une faculté de transférer un siège épiscopal?

A quelle époque nos vieux auteurs signalent-ils la présence de la clef de saint Hubert à Saint-Pierre? La légende qu'ils racontent n'est arrivée à son plein développement qu'au XIVe siècle, et nous la trouvons alors à la fois dans les pages de Jean d'Outremeuse et dans celles plus sérieuses d'un chanoine de Sainte-Croix. Celui-ci raconte que, comme Hubert à Rome se refusait à accepter la charge de l'épiscopat, il fut soudain revêtu des ornements pontificaux, miraculeusement arrivés de Liège dans la ville éternelle, et aussitôt après sacré par le Saint Père: « Comme il célébrait là même la messe, ajoute-t-il, le bienheureux Pierre lui apparut et lui remit une clef faite d'une sorte de matière d'or, à porter en main, symbole de sa puissance de lier, de délier et du pouvoir de rendre la santé aux lunatiques et aux furieux. Cette clef, on l'a conservée à Liège même, jusqu'à ce jour, en l'église de Saint-Pierre (page 29). » Tel est le récit que rédigeait, entre 1376 et 1379, Mathias de Lewis, chanoine de Sainte-Croix, à Liège, récit qui prouve qu'alors on ne savait plus même que ces clefs avaient été destinées à être non portées en main, mais suspendues au cou.

Dans ce même XIVe siècle, Jean d'Outremeuse ne manque pas si belle occasion de conter légende ; il nous fait bravement entendre le discours que l'ange tient au pape Sergius et à l'évêque Hubert, en remettant à celui-ci « cette clef d'argent qui est de grande vertu ». - « Or, nous dit la chronique, ajoute-t-il, que saint Hubert donna la clef à l'église Saint-Pierre à Liège. »

Une chronique existait, en effet, qui racontait cette histoire, mais de quand datait cette chronique? On en trouve la trace au XIIIe siècle dans la Légende dorée de Jacques de Voragine; avant lui, et je ne sais si l'on pourrait remonter beaucoup plus haut, dans Gilles d'Orval, dont nous avons le manuscrit original, écrit vers 1250. Gilles, dans son histoire de nos évêques, ajoute en marge de sa main, à la reproduction d'une biographie plus ancienne et déjà quelque peu fabuleuse, ce détail sur le retour de saint Hubert de Rome à Liège: « Appoitant avec soi la clef que lui avait remise le bienheureux Pierre. » Mais Gilles, pour crédule qu'il soit, n'a qu'une médiocre confiance dans cette origine de la clef liégeoise, car il a, de sa propre main, raturé ce détail dans la version de son manuscrit.

Avant cette époque cependant, si je ne fais erreur, aucun écrivain ne se rencontre pour nous donner l'assurance que cette clef a positivement appartenu à Saint Hubert. Le contemporain, disciple de l'apôtre aux débuts du VIlle siècle et son premier biographe, ne nous en parle pas plus que de l'apparition du cerf ou du sacre par le pape Sergius; il ne la mentionne ni dans la vie du saint, ni dans le récit de la première élévation de ses reliques, en 743. L'évêque d'Orléans, Jonas, qui remit cette vie en meilleur style peu après la translation, en 825, des restes de l'apôtre, de Liège à la localité ardennaise appelée depuis Saint-Hubert, n'en parle pas davantage, pas plus que nos premiers historiens dignes de ce nom, nos annalistes de l'onzième siècle. Nous ne pouvons même voir, par les extraits que Nicolas (vers 1142) a tirés de la biographie légendaire en cours dès la première moitié du XIIe siècle, s'il était déjà parlé de la clef dès cette époque. Ainsi nous trouvons-nous encore amené à rapporter aux environs de l'an 1200 l'apparition des récits mis en circulation dans la suite sur notre précieux bijou (4).

Malheureusement, cette version n'était-elle pas encore un larcin fait à l'histoire plus ancienne d'un autre évêque du même diocèse, le glorieux saint Servais? Si l'on se souvient du rôle important que ce prélat remplit dans l'Église, des services éminents qu'il lui rendit dans les Conciles du temps, si l'on se souvient aussi de ses pèlerinages à Rome, il n'est pas malaisé d'admettre que la Clef à laquelle son nom est resté attaché a bien été apportée par lui à Maestricht.

Peut-être convient-il de noter à ce propos que, d'après un écrivain dont le style accuse tout au plus loin le Xe siècle, si pas une époque bien plus rapprochée de nous, saint Hubert aurait procédé, vers 726, à la translation des reliques de saint Servais, et retiré à cette occasion, du tombeau du patron de Maestricht, la clef de ce saint Servais. (Acta SS. Belgii, I, 200.) N'est-il pas remarquable qu'il ne soit parlé dans l'hagiographie d'une clef spéciale à saint Hubert qu'après cette mention de la trouvaille par ce saint Hubert de la clef de saint Servais?

Le silence des premiers biographes d'Hubert nous autoriserait-il à penser que la clef de Ste-Croix n'a jamais été en sa possession? Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que jusqu'ici nous n'avons pas encore recueilli les éléments d'une solution absolument certaine, soit dans le sens de l'affirmative, soit dans celui de la négative.

Il est peu vraisemblable que si un Pape avait honoré le pontife Hubert d'un don aussi précieux, le biographe de ce pontife ne nous en eût rien dit. Mais ne se tait-il point d'autre part sur d'autres faits importants de la vie de son maître?

Dit-il un seul mot des relations qu'Hubert dut entretenir avec les puissants du jour, avec Pepin de Herstal ou Charles Martel, ses diocésains, et ne semble-t-il pasn’avoir bien connu que les dernières années de l’existence de maître épiscopal?

Au surplus, l'authenticité de la clef elle-même étant incontestable, est-il moins facile d'admettre qu'elle ait été envoyée à saint Hubert, que de la croire un legs de quelque illustre contemporain du fondateur de Liège?

Si l'on s'en tient aux documents publics, elle ne pourrait nous venir, à défaut de saint Hubert, que du roi Childebert, de Charles Martel, au plus tard de Charlemagne: l'histoire ne mentionne pas, que je sache, dans notre pays, d'autres destinataires de ces précieux envois.

Le roi Childebert? C'est à lui que saint Grégoire-le­Grand écrit « Nous vous envoyons ces clefs de saint Pierre, dans lesquelles a été enfermé quelque chose de ses chaînes: puissent-elles, suspendues à votre cou, vous défendre de tous maux » Cet envoi partit de Rome en septembre 595, et comme Childebert se trouvait à Maestricht peu de temps après cette date, qu'il y tint réunion plénière des grands de son royaume et y publia leurs décisions dans un document de février 596, on pourrait croire que l'église de Maestricht aurait hérité d'une des clefs envoyées au prince, et que le pontife de cette église, saint Hubert, l'aurait dans la suite apportée à Liège, par exemple lorsqu'il y fonda Saint-Pierre.

Charles Martel? C'est en 739 qu'il reçut à son tour envoi pareil du pape saint Grégoire III. Saint Hubert était mort à cette époque, mais quatre ans après cet envoi, nous voyons le pieux Carloman, alors de séjour à Herstal assister à l'élévation des reliques d'Hubert, et doter à cette occasion notre église de Saint-Pierre, où ces reliques étaient retrouvées intactes, de biens-fonds et d'objets pieux. Une des clefs envoyées par le Pape à son père n'aurait-elle pas pu se trouver dans les objets de choix donnés à cette occasion par le prince à la basilique?

Charlemagne, enfin? C'est du Pape saint Léon qu'il reçut à son tour des clefs de saint Pierre, - ce qui permet de penser qu'on n'avait point conservé les précédentes dans le trésor royal. Elles lui furent envoyées de Rome, en janvier 796; ce fut dans notre diocèse, où il passa l'hiver à Aix-la-Chapelle, qu'elles durent lui être remises. L'une d'elles aurait-elle été donnée dès lors par lui à cette église liégeoise de Saint-Pierre, naturellement désignée, peut-on dire, pour semblable dépôt? Ne nous serait-elle arrivée que pour notre part dans les largesses de son testament, qui, signé du nom de notre évêque Walcand, répartit entre les églises de son empire les deux tiers de ses trésors, joyaux et ornements royaux? La possession de ce précieux souvenir aurait-elle dédommagé dès lors cette église de Saint-Pierre de la perte du corps de saint Hubert, que ce même Walcand transporta dans le monastère ardennais?

Le champ, comme on le voit, reste ouvert à bien des solutions. On ne peut contester que la clef clé Ste-Croix soit de l'époque de saint Hubert, envoi d'un Pape, relique insigne du prince des apôtres. N'a-t-elle pas été portée par saint Hubert? Elle ne peut nous venir alors que d'un autre héros de notre histoire nationale et, en tout cas, d'un saint pontife: saint Grégoire-le-rand , saint Grégoire III ou saint Léon III.


(1) Le Reliquaire de Lacour St-Pierre, dans le Bulletin archéologique de Tarn et Garonne, VI, 39.

(2) Les Antiquités sacrées de Notre-Dame et de Saint-Servais, à Maestricht, p. 55, ont reproduit ces textes.

(3) JULES HELBIG, Revue de l'art chrétien, janvier 1884, p. 79; JAMES WEALE, Le Beffroi, vol. II; BOCK et WILLEMSEN, Antiquités sacrées de Maestricht, p. 68; CH. DE LINAS, l'Art et l'Industrie d'autrefois dans les régions de la Meuse, p. 87.

(4) J'avais espéré trouver sur ce point quelques renseignements dans la volumineuse histoire ecclésiastique de notre diocèse qu'un érudit liégeois, le chanoine Devaulx, doyen de l'église de Saint-Pierre, écrivit à la fin du siècle passé avec un remarquable esprit de critique. Ce doyen, qui connaissait fort bien les archives de son église, n'y aura, sans doute, rien rencontré d'intéressant sur ce point: il se contente de défendre contre Roberti l'authenticité archéologique de la clef gardée à Saint-Pierre (vol. I, p. 438), et de mentionner dans le même trésor « une étole que l'on croit pieusement avoir été à l'usage du saint. » Il ajoute qu'outre une relique du saint, donnée par le Saint-Siège (et vénérée aujourd'hui en l'église de Ste-Croix) - « on conserve à Saint-Pierre un os très considérable de saint Hubert et quelques corporaux qui ont été à son usage. On a enchassé cet os dans le gradin du maître-autel du choeur, dans un reliquaire du côté de l'épître. » - J'ignore ce que sont devenues ces reliques depuis la Révolution française.

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